La Plume de Giacometti

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Ils arrivaient à proximité du taudis où ils vivaient lorsqu’ils entendirent les cris. Ils s’arrêtèrent net et se regardèrent… Un voile de tristesse passa fugitivement dans les yeux noirs de France. Encore un que le père probablement ivre tabassait sans vergogne !

« C’est Alissa! » Marmonna Adam en frémissant de colère, comme toujours lorsque de tels cris perçaient ses tympans. France fronça les sourcils :

« Viens ! »

Ils coururent d’une traite jusqu’à la maison.

Dès qu’elles les aperçurent, les deux fillettes de trois et deux ans vinrent se jeter dans leurs jambes, épouvantées. France les laissa à son frère et monta la légère pente menant à la porte entrouverte d’où fusaient les hurlements.

Au bas des marches, un obstacle appelé Andréa lui barra le passage. Assise à même le sol, sa sœur peignait ses longs cheveux blonds en contemplant son reflet dans une flaque boueuse, indifférente aux plaintes comme à l’ordinaire. France attendit un instant. Andréa ne daigna ni lever les yeux ni bouger d’un millimètre pour lui permettre d’entrer. France s’impatienta :

« Laisse-moi passer ! »

Andréa ne répondit pas et continua lentement, comme pour la narguer, à lisser ses boucles dorées. France l’écarta sans ménagement et pénétra dans la maison, sourde à la bordée d’injures que sa sœur lui envoya dans le dos. Toutes deux se détestaient ouvertement.

L’obscurité était pesante. Ebranlée par les cris, les dents et les poings serrés, France longea le couloir et entra sans bruit, le plus discrètement possible, dans la première et la plus grande pièce de la maison… Puis là, dans l’ombre du meuble bas vermoulu qui la masquait au regard du couple, elle assista, impuissante et tremblante, à la scène qui se déroulait à quelque mètres d’elle.

Les parents avaient jeté la petite fille à terre. A chaque sifflement du fouet faisait écho l’hurlement de l’enfant, et à chaque hurlement le rire sadique du père alors que la mère, affalée sur une chaise, l’encourageait à frapper avec toujours plus de cruauté le dos innocent. Agrippée aux pieds de la table, la fillette pleurait et suppliait, secouée de spasmes violents et désordonnés :

« Père, arrête… arrête, père… »

Mais le père, titubant sous les effets de l’alcool qui empestait la pièce, s’acharnait sur ce frêle corps et riait comme un damné.

Alissa avait tout juste six ans et de longs cheveux blonds. Blonds comme la chevelure de tous les autres. A part la sienne, à elle, l’aînée, très noire, qui lui faisait souvent douter de l’origine paternelle de sa venue au monde. La mère avait croisé la route d’un français avant de prendre le père comme époux. Mais ce n’était là qu’une histoire.

Soudain, le père attrapa l’enfant par le cou et la remit brutalement sur ses pieds. L’espace d’une courte seconde, le visage tuméfié d’Alissa apparut… Puis elle se tordit de douleur et s’effondra à nouveau. Un frisson parcourut les épaules de l’aînée. Elle avait eu le temps de voir le filet de sang qui coulait le long de son menton et l’entaille qui barrait son front…

Apparemment satisfait, le père posa la lanière de cuir ensanglantée sur la table :

« Elle a eu sa correction, cette saleté ! »

Puis il attrapa le bras de la mère et l’obligea à se lever :

« Viens à côté, toi ! »

Roucoulant de plaisir, elle le suivit avec empressement. Le cœur soulevé de dégoût, France pensa : ils vont encore faire un enfant !

Dès qu’ils disparurent dans l’autre pièce, elle sortit de l’ombre et s’approcha vivement de sa petite sœur, immobile face contre terre. Une sourde angoisse lui serra la gorge : et si le père l’avait tuée ?

 

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Dim 13 sep 2009 20 commentaires
C'est très bien écrit. Horrible cette maltraitance, car quand ces enfants battus arrivent à survivre, ils en restent meurtris à jamais et vont parfois eux aussi se réfugier dans l'alcool, maltraiter leurs enfants... J'attends la suite. Bon dimanche
Eglantine - le 13/09/2009 à 07h16
Cette violence est insupportable... mais je sais qu'elle est vraie si souvent que je ne peux la nier.

Tu écris vraiment bien, Plume. J'espère que malgré tout l'enfant n'est pas mort et que ton roman se termine bien.

Passe une belle journée.
Quichottine - le 13/09/2009 à 08h39
La violence...je ne sais pas si je pourrais écrire dessus tellement j'en ai horreur. Tu es courageuse.
Annie - le 13/09/2009 à 09h05
Ton bouquin doit-être desplus agréables à lire, j'adore comme tout le reste
Amitiés, Flo
Flo-Avril - le 13/09/2009 à 09h57
Ben je n'aime pas du tout même si c'est très bien écrit: la cruauté et la douleur m'angoissent. Bizzzzzzz et passe un très bon après-midi.
JOe - le 13/09/2009 à 13h21
Je crois qu'un jour elle le tuera son vieux !!
patriarch - le 13/09/2009 à 13h28
Ce texte rejoint malheureusement une triste actualité ...
lizagrece - le 13/09/2009 à 14h52
Je reviendrai suivre mot à mot. Mais Plume de tels monstres existe tu le sais, et pourquoi ? Récemment quelques jours à peine, une enfant trop battue est morte sans que ni les services sociaux ni même l'hopital fasse quoi que ce soit !
Un merveilleux talent de conteuse
ma chère Plume
Amicalement
Nettoue
Nettoue - le 13/09/2009 à 16h14
bonjour,
Je  te remercie de ton com sur mon blog. Très sincèrement.
En ce qui concerne ton article.. ambiance de la maltraitance bien rendue.. on pourrait penser que cette histoire se déroule à une époque révolue. malheureusement, c'est le cas de beaucoup d'enfants qui se taisent..
J'avais envie de te dire, appelle une assistante sociale.. lol.. le réflexe du métier..
bonne journée
clem 
clementine - le 13/09/2009 à 16h50
Ton texte m'a beaucoup touché...
Je hais la violence, la maltraitance.......
En parler comme tu le fais, tu es courageuse.......
Gros bisous ma Belle Plume et bonne fin de soirée....
Goellia - le 13/09/2009 à 20h27