La Plume de Giacometti

     
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Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /Jan /2010 05:17
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Les Vanupieds (22) :

Son frère sur ses talons, France partit en courant vers le saule… Alissa surgit de dessous les branches, se précipita vers eux et se jeta dans leurs bras en éclatant en sanglot.

« Qu’y a-t-il ? Interrogea France, effrayée.

- Un serpent ! Balbutia Alissa, terrorisée. Un serpent ! Un serpent ! Là-bas ! »

Adam s’assombrit instantanément, dégaina son couteau et s’avança résolument vers la crique.

« T’a-t-il mordue ? » Demanda France avec inquiétude en tentant de se dégager pour voir son visage.

Alissa secoua la tête mais refusa de s’écarter d’elle, l’étreignant aussi fort qu’elle le pouvait en tremblant de peur. France ne parvint pas à lui faire lâcher prise. Elle y renonça donc sans se fâcher et attendit en caressant sa tête blonde blottie contre sa poitrine qu’elle reprenne son calme.

« Je l’ai tué ! S’écria Adam en portant triomphalement à bout de bras un long serpent à la tête écrasée. Voyez donc ! Un coup de pierre et c’est fini ! Beau trophée, n’est ce pas ? »

Rassurée, France tapota le dos de sa sœur :

« Tu entends ? Lui dit-elle avec une étonnante douceur. Allons, cesse de trembler, c’est fini maintenant ! Dis, tu m’écoutes ? Regarde donc ! Adam l’a tué, le serpent qui t’a fait si peur ! »

Alissa jeta un œil craintif du côté de son frère. Il souriait et le lui montra, raide à ses pieds. Un frisson secoua Alissa :

« C’est vrai ? Il… il est vraiment mort ?

- Mais oui ! Assura Adam. Bien sûr qu’il est mort ! Ne fais pas cette tête ! Il ne fera plus peur à personne. Mais… Il ne t’a pas mordue au moins ? »

Soudain inquiet, il la scruta.

« Non… Je me suis sauvée à temps. Répondit Alissa. En me retournant, je me suis trouvée nez à nez avec cette affreuse bête ! Quelle horreur ! J’ai cru que j’allais mourir de peur !

- Et maintenant ça va ? » Demanda France.

Etonnée par le ton très gentil de sa voix, Alissa leva les yeux vers elle. France lui souriait avec affection. C’était… si rare. Alissa baissa les paupières et acquiesça en silence, bouleversée par ce sourire inhabituel, plutôt inattendu à cette seconde étant données les circonstances. France poussa un soupir de soulagement et s’approcha de son frère, debout près de sa victime. Il l’interrogea du regard alors qu’elle s’arrêtait à son côté et lorgnait l’animal avec beaucoup d’intérêt.

« Nous allons essayer d’attraper du poisson ! Déclara-t-elle, satisfaite. Si nous n’y arrivons pas, et bien, nous ferons cuire le serpent et nous le mangerons ! Ça ne peut pas être plus mauvais que le rat. Adam, porte-le à la crique, nous verrons ce soir ! »

Il obéit aussitôt et suivi de ses deux sœurs emporta son butin sous les immenses branches étalant leurs feuilles argentées au dessus de la rivière.

 

Ils passèrent le reste de l’après-midi à essayer d’attraper les poissons qui sillonnaient les flots clairs. Non loin du bord, l’eau jusqu’aux genoux, à quelques mètres les uns des autres, penchés et immobiles comme des statues avec les mains prêtes au dessus de la surface, ils suivaient des yeux les lentes évolutions confiantes des poissons, retenaient leur souffle et plongeaient brusquement leurs doigts dans l’eau pour saisir l’imprudent. Mais ils n’eurent guère de succès. Bien plus rapide qu’eux, l’animal filait entre leurs jambes ou glissait entre leurs paumes quand par chance ils arrivaient à le coincer et le sortir.

« Ah ! Zut ! S’énerva France tout à coup. Ils ne peuvent pas se tenir tranquilles un peu, non ? »

Adam et Alissa éclatèrent de rire.

« Tu crois qu’ils vont attendre sagement que tu les cravates ? Fit le garçon sur un ton malicieux.

- A mon avis, déclara Alissa, il faudra se contenter du serpent. Nous ne sommes visiblement pas doués pour la pêche !

- Tu as raison, approuva France en se dirigeant vers la rive, ce n’est pas la peine d’insister ! Allons préparer le serpent ! Ce sera toujours ça ! »

Alissa sortit à son tour de l’eau et la rejoignit alors qu’elle s’emparait d’un couteau et s’agenouillait près du reptile mort.

« Moi, déclara Adam que la pêche amusait beaucoup, je continue. On ne sait jamais ! Je peux peut-être en attraper un ?

- Bon courage ! » Lui lança Alissa en s’asseyant en tailleur à côté de sa sœur.

France lui tendit le couteau :

« Dépèce-le ! Ordonna-t-elle. Je vais faire le feu ! »

Alissa obéit et, prenant son courage à deux mains, entreprit de taillader la chair de l’animal. France partit à la recherche de bouts de bois morts le long de la rivière. Bientôt elle revint, chargée d’un fagot de branchages secs. Elle s’accroupit, le déposa sur le sol et creusa avec ses deux mains un trou dans la terre. Alissa, tout en nettoyant consciencieusement le reptile, lui jetait de fréquents coups d’œil, cherchant à croiser son regard. Mais France, très occupée à faire de son trou une sorte de récipient, ne remarquait pas ses tentatives silencieuses à entrer en contact avec elle. Habile et prudente, elle ne songeait qu’à sécuriser le lieu pour faire le feu qui servirait à cuire l’animal : elle retirait les galets de la rivière, les frottait contre sa robe et en tapissait le bord et l’intérieur du trou.

« Décidément, soupira tout à coup Adam. Ils ne sont guère serviables aujourd’hui, ces poissons ! »

France le regarda avec amusement. Il secouait la tête, les points sur les hanches, debout dans le soir avec de l’eau à mi-cuisse.

« Abandonne ! lui lança-t-elle en haussant les épaules.

- Pas du tout ! S’écria Adam en fronçant les sourcils. S’ils sont bornés et bien moi je le suis encore plus ! Je vais en attraper un, tu vas voir ! »

France n’insista pas et commença à briser un par un les bouts de bois. Alissa avait mal au cœur. Elle voulait tellement attirer l’attention de sa sœur ! Mais France ne paraissait pas s’apercevoir de son malaise et de ce désir profond qu’elle manifestait à lui parler. Lentement, sûrement, elle s’appliquait à préparer le futur feu, silencieuse, la tête basse. Alissa se mordit les lèvres, hésita encore et encore puis finit par ne plus y tenir :

« France… »

L’aînée, qui devait être perdue dans ses pensées à ce moment là, sursauta et suspendit une seconde son travail pour l’interroger des yeux.

« Tu sais, bégaya Alissa d’une voix étranglée, je… je ne pense pas que tu es comme… j’ai dit… »

Un court instant, France ne comprit pas ce qu’elle voulait dire puis la scène lui revint, souvenir cuisant qu’elle avait tenté de chasser de son esprit. Une lueur bizarre alluma le fond de sa prunelle noire :

« Je sais ! » Répondit-elle simplement.

Et elle reprit sa tâche. Alissa avait les larmes aux yeux :

« Je… j’étais furieuse et malheureuse… Je… je ne comprenais pas… Mais je ne pensais pas ce que je t’ai dit, je t’assure ! »

France s’interrompit à nouveau et la dévisagea longuement. Alissa avait visiblement beaucoup de mal à retenir ses sanglots. Une expression indéfinissable passa sur le visage de l’aînée :

« Je sais, dit-elle encore, ne te justifie pas, ce n’est pas la peine.

- Mais… Mais je ne veux pas que tu me détestes ! Gémit Alissa. Je ne veux pas ! »

France s’adoucit, touchée malgré elle par la détresse de sa petite sœur.

« Je ne te déteste pas, la rassura-t-elle. J’aurais sans doute parlé comme toi. Tu t’es trompée, tu le regrettes, pourquoi je te détesterais ?

- J’ai… j’ai dit de si méchantes choses sur toi ! Bredouilla Alissa en se tordant les mains.

- Tu les crois ?

- Non ! Oh ! Non ! France ! S’écria-t-elle avec ardeur.

- Et bien alors cela n’a plus d’importance ! Oublie.

- Mais… Mais toi ? S’inquiéta la bonde fillette, tremblante. Est-ce que tu veux… oublier ?

- Oui. Murmura l’aînée, en posant sur elle ses grands yeux noirs. Oui, Alissa. »

Un large sourire éclaira le visage pâle de l’enfant. Avec un petit rire joyeux, elle l’embrassa tendrement et lui tendit fièrement le reptile impeccablement nettoyé. Puis sans attendre sa réaction, heureuse, elle bondit sur ses pieds et cria à son frère :

« Alors ? Du succès ? 

- Non ! Répondit Adam, dépité. Mais je vais y arriver ! Sinon, je ne m’appelle plus Adam Célone !

- Et bien prépare-toi à changer de nom ! » S’esclaffa Alissa.

Adam lui tira la langue. Le regard espiègle, Alissa entra dans l’eau et s’avança vers lui.

« Attention ! La menaça Adam qui la voyait venir avec son petit air malicieux. T’as pas intérêt à faire l’andouille !

- Mais non ! Mais non ! Protesta Alissa en secouant la tête. J’ai fini de dépecer le serpent, je viens juste t’aider !

- D’accord, petite sœur ! Et maintenant chut ! Déjà que ce n’est pas facile ! Alors si on parle… ! »

Les deux enfants blonds se turent et surveillèrent en silence les eaux limpides, osant à peine respirer, tandis que, un sourire indulgent au coin des lèvres, France se préparait à rôtir la chair blanche du reptile.

 

Elle venait de réaliser une chose : Adam et Alissa l’adoraient et parce qu’ils l’aimaient aussi fort, elle se devait de ne pas les blesser, ni les décevoir. Elle n’arriverait à rien en imposant son bon vouloir. Ils avaient besoin de comprendre et leur montrer à tout moment la justesse de ses décisions ne faisait que renforcer leur amour et leur confiance. France se promit d’y veiller, comme la sœur aînée responsable qu’elle était persuadée être.

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