Bonjour à tous. Voili ma participation au concours. J'espère que cela vous plaira. La thématique cette année : la
volonté.
Allons'y gaiement!!!
Lisa
Le ciel a une couleur surprenante au dessus des collines, oscillant
entre l’orangé de l’aurore et le bleuté de l’aube. J’essaie mentalement de compter. Le tic tac de la pendule cadence mes raisonnements hésitants : six heures ? Dix-huit heures ? Je
ne sais plus si c’est le matin ou le soir. Je fronce nez et sourcils. Au fond, qu’importe. Je n’attends personne. Je n’aspire qu’au courage de prendre la feuille et la plume posées sagement sur
le secrétaire Louis-Philippe et à la volonté de poser les mots qu’il faut sur la feuille blanche.
Les mots qu’il faut.
Je soupire. Me détourne de la fenêtre. Effleure du regard les chiffres
dorés sur lesquelles se promènent depuis des décennies la petite et la grande aiguilles : dix-huit heures.
Le soir. C’est bien. Je pourrai, cette nuit, dormir en paix. Cinquante
ans d’insomnies, c’est suffisant dans une vie. Je suis fatiguée. Vieille… Enfin, Je n’ai que soixante deux ans. Mais je me sens vieille. Vieille et laide. D’avoir menti durant un demi-siècle. A
Charles. A mes trois enfants. A elle surtout.
Un sourire décrispe mes lèvres. Un sourire… Lasse, je contemple mon
reflet. Ce que je vois ressemble davantage à une horrible grimace, tant mes lèvres sont sèches et crevassées par… Par quoi en réalité ? Le remords ? Non. Je n’ai aucun remords. J’ai
aimé le faire, même si alors je ne savais pas ce que nous faisions. La culpabilité ? Celle qui ronge sans pitié, qui aliène sans vergogne courage et volonté ? Oui. Sans aucun
doute.
« Il ne faut pas en parler ! » Chuchotait Père,
apeuré.
Je n’en ai pas parlé. Je me hais de m’être condamnée. Mentir. Tout le
temps. Pour le sacro-saint honneur de la famille !
« Il ne faut pas en parler ! »
Mais personne ne m’a dit : « il ne faut pas
l’écrire ! ». J’en conclus que si la vérité ne se dit pas, elle peut jaillir du bout d’une plume. Il faut que je t’écrive, Lisa. Cinquante ans que j’en rêve ! Mais il y a le
miroir… Quelle idée saugrenue d’accrocher ce miroir au dessus du secrétaire ! A chaque fois que je m’assois, l’image me fusille de ses yeux sombres remplis de crainte, m’interdisant d’oser.
Fuir au lieu d’affronter. Abandonner au lieu de combattre. C’est tellement plus reposant. Enfin, on le croit. Mais au final, le passé se rappelle à nos bons souvenirs. Il n’a pas besoin d’un
miroir pour cela.
La nuit tombe. Il fait bon. Le feu jacasse dans la cheminée, et les
flammes dansent au rythme du tic tac monotone de l’horloge. Je suis décidée à dormir. J’ignore le regard désapprobateur du reflet et prends ma plume.
« Chère
Lisa.
Ne t’étonne
pas. Et s’il te plaît, lis-moi jusqu’au bout. Même si bien avant la fin de cette lettre, tu as envie de vomir. Nous sommes issus d’une grande famille, héritière d’un nom et d’un passé glorieux.
Nous n’avons pas beaucoup de fortune mais nous sommes fiers et orgueilleux… Hélas ! Oui, Lisa. Grande famille, frères et sœurs partageant tout : tâches ménagères diverses afin de
soulager les épaules de notre mère et rudes travaux dans les champs pour reposer celles de notre père, jeux innocents et jeux interdits. Frères et sœurs dormant dans les mêmes chambres, les mêmes
lits, complices et taquins, découvrant le monde ensemble, bien au chaud les uns contre les autres sous les couvertures, se découvrant aussi l’un l’autre… »
Je me sens mal. C’est moi qui ai envie de vomir. La bibliothèque
tourne de plus en plus vite, tel le carrousel de mon enfance. Ecrire est simple, bien plus simple que parler. Mais écrire la vérité est un acte héroïque. Car la plume défie ainsi sa vie, son
silence, son espoir, son avenir. Avec la pleine conscience qu’elle donne naissance à un désastre humain. Et qu’elle s’en réjouit d’avance.
« Aimé.
Oui, il portait son nom à merveille, mon frère. Aimé et son sourire à faire fondre les pierres. Aimé et ses beaux discours pleins de l’arrogance de ses quatorze ans. Aimé et ses doutes qu’il ne
confiait qu’à moi, le soir tard, alors que tout le monde dormait, en se blottissant dans mes bras. Deux ans nous séparaient. Je l’écoutais, cajolant ses cheveux doux et soyeux. Je l’écoutais, le
consolant. Je l’écoutais parce que je l’aimais, mon grand frère, je l’aimais pour sa gentillesse, sa crédulité et la douceur de ses mains alors qu’il jouait innocemment avec mes seins naissant,
mon ventre légèrement arrondi et ma puberté bien avancée… Je n’avais que douze ans mais j’étais ce qu’on appelait alors une jeune fille. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. On ne parlait
pas de ces choses là à cette époque. On voyait faire les bêtes à la ferme. Mais cela ne nous expliquait pas grand-chose sur ce qui n’a plus aucun secret pour personne aujourd’hui : la
sexualité. »
Je fixe le mot. Un doute m’assaille. S’agissait-il vraiment de
sexualité ? Non… Ce n’était qu’un jeu.
« Ni Aimé,
ni moi n’avions la moindre idée des conséquences de notre curiosité. On jouait. Comme des enfants. Nous aimions ça et observions avec intérêt les transformations physiques que certains jeux
opéraient. C’était étonnant. Nous n’avions pas le sentiment que ces… bizarreries nous appartenaient. Jusqu’au jour où… »
Je sursaute violemment. Le coucou chante à tue tête dans mon dos. Le
temps passe vite. Le temps martelé du tic tac monotone et du carillon joyeux. Le temps assassin et voleur. Il est dix-neuf heures. Je n’attends personne. Je n’aspire qu’à finir. Même si je meurs.
Au fur et à mesure que j’étale hardiment mes maux, mon corps se ratatine, tari par le vide de l’existence mensongère que je livre à ma page. Cette page que tu vas lire, Lisa.
« Nous l’avons
fait. C’est arrivé comme ça. On jouait. Simplement, on jouait, comme les enfants innocents de douze et quatorze ans que nous étions. Nous n’avons pas réalisé sur le moment. C’était bien. J’ai
aimé. Oui, vraiment. Après… Je n’ai pas compris immédiatement pourquoi je vomissais, pourquoi je grossissais, pourquoi Aimé ne devait plus s’approcher, pourquoi mes autres frères et sœurs me
fuyaient, pourquoi père m’interdisait de sortir, pourquoi mère pleurait en me regardant. Cette sensation affreuse d’avoir fait une bêtise impardonnable, abominable, colossale ! Je la garde
encore aujourd’hui en moi, cette sensation, et je leur en veux, à tous, de m’avoir laissée avec elle comme compagne de mes nuits. Nous avons eu une nouvelle sœur. Lisa. La petite dernière de la
famille. Père t’a présentée comme cela et l’a clamé haut et fort à qui voulait l’entendre, mère t’a élevée dans le silence le plus absolu et moi j’ai achevé de grandir avec toi. Une curieuse
petite sœur, arrivée comme par miracle, de je ne savais où. On m’avait juste opéré de l’appendicite. C’est fou comme c’était plus simple pour tout le monde de croire en cela. Et j’y ai cru aussi.
Longtemps. Jusqu’à ce que je réalise… La vérité, c’est que je t’ai conçue avec mon frère. Paix à son âme, lui qui est mort sans avoir soulagé sa conscience… Si jamais il en a eu une un
jour ! Lui qui a eu femme et enfants comme si rien ne s’était passé avant ! Tu n’es pas ma petite sœur, Lisa. Tu es ma fille. »
Je pose la plume, épuisée, tremblante. J’ai mal. Partout. Je
m’applique à plier la feuille en quatre. Le feu crépite toujours dans la cheminée. Pourquoi ai-je la curieuse certitude que cette nuit serait comme toutes les autres nuits ? Lacérées
d’insomnies et de cauchemars ?
La sonnette de la porte d’entrée retentit. Je hausse les cils d’ennui.
Je n’attends personne. Je n’aspire qu’à… La sonnette redouble d’intensité, vive, enjouée. Mon pliage à la main, les épaules voûtées, je vais donc ouvrir à l’impatiente clochette. Et Lisa me saute
au cou :
« Surprise ! »
Je suis à deux doigts de l’apoplexie. Accrochée à ma feuille comme le
futur noyé à sa bouée crevée. Lisa, dans la pénombre, m’embrasse, deux sonores baisers qui font comme un désagréable écho à mon affolement, et m’entraîne dans la bibliothèque, auprès de la
cheminée, dans les deux fauteuils Louis-Philippe, installés l’un en face de l’autre depuis autant d’années que le tic tac de la pendule scande les minutes perdues de ma vie en vrac. La feuille,
entre mes doigts, a tout l’air d’un vieil accordéon aux plis usés.
Lisa parle. Et je la dévisage, hébétée, comme si je la vois pour la
première fois. D’aussi loin que je me souvienne, nous nous sommes toujours bien entendues, elle et moi. Des confidentes. Des sœurs très proches. Des sœurs… Elle semble heureuse. Elle ressemble à
une bouteille de champagne qui vient d’être sabrée, aussi pétillante et débordante. Elle a rencontré quelqu’un. Elle débite un tel nombre de mots à la seconde que j’en suis ivre. Elle a rencontré
quelqu’un. A cinquante ans, il serait temps, je songe malgré moi. Puis la honte m’envahit. La culpabilité aussi. Fringante et ragaillardie par mes
pensées hideuses. La vie de Lisa ne fut qu’une succession de déceptions sentimentales, professionnelles, familiales. Je sais que le secret qui nous lie en est la cause. Sauf que… Lisa, elle, ne
sait pas. Lisa ne sait rien. Je ne partage ce secret qu’avec moi-même. Et avec des morts.
Lisa frétille comme une jouvencelle. Je me sens mal à nouveau. Mais je
ne veux pas le montrer. Je ne veux pas. Parfois la volonté n’est pas où elle devrait être. Lisa se sert une orangeade et me sert également. Elle a fini par se taire, embarrassée par mon silence
obstiné. Et me suit des yeux avec inquiétude alors que, vraiment oppressée, je me lève et me dirige d’un pas mesuré vers la cheminée.
« Quelque chose ne va pas ? » Interroge
Lisa.
Je reste immobile, un long moment, fixant les flammes que je viens de
revigorer, sans répondre à sa sollicitude. Puis machinalement j’offre aux dévoreuses de bois morts la feuille pliée en quatre.
« Qu’est ce que c’est ? » Demande Lisa,
curieuse.
Je contemple la destruction de mon œuvre puis me tourne vers elle et
sourit :
« Rien. Je suis contente pour toi, Lisa. »
Je suis sincère. Je me rassois et bois l’orangeade. Cette dernière a
un arrière goût aigre et amer qui me retourne l’estomac mais j’avale sans mot dire.
J’avale.
On avale tout avec dignité quand on n’a pas de volonté.
inédit@plume2010